Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Mon nom est Sophie Mallebranche je suis créatrice de matières. J’ai été formée à l’Ecole Supérieure d’Arts Appliqués Duperré et j’en suis sortie diplômée en 1998. Je travaillais à l’époque sur l’élaboration de matériaux innovants qui utilisaient des matières non textiles. J’ai toujours été passionnée par l’utilisation de matériaux industriels dans l’art textile. C’est comme ça qu’est née une collection de nouveau matériaux, en métal tissé qui est aujourd’hui industrialisé par ma marque.

C’est un travail issu d’une innovation de rupture et il faut également savoir que la raison pour laquelle j’ai commencé à travailler sur ce sujet est la suivante : je me disais que pour réellement innover, il fallait utiliser les nouvelles technologies dans l’industrie. Comme je n’étais pas ingénieur et que j’étais encore étudiante, je n’avais pas les moyens pour travailler avec les gens qui étaient capables de m’apporter ces ressources. La seule solution qui se présentait alors devant moi était de changer ce qui était déjà utilisé dans l’industrie : en l’occurrence les matériaux, les matières premières. En réfléchissant à ce que je pouvais apporter à ce métier, j’ai choisi de changer les matières premières utilisées dans le domaine du design textile. De cette façon, j’ai choisi la technique la plus rébarbative qui soit : le tissage ! Ainsi, c’est en utilisant les matériaux industriels dans le tissage qu’est née cette recherche de matières qui a été, par la suite, plébiscitée par des architectes d’intérieurs. Vous le savez, depuis longtemps, l’homme a utilisé le métal afin de se protéger en faisant des armures, en utilisant les métaux en supplément d’autres matières pour les renforcer. Il s’agit pour moi d’un entre deux entre le tissu et la matière métallique.

Comment décririez-vous ce que vous faites, quelles techniques et quels outils vous utilisez, quelles sont vos inspirations ?

Pour les inspirations vous l’aurez compris, cela vient de mes études et tous ces matériaux sont nés lors de passionnantes recherches sur mon projet de diplôme. Ensuite, j’ai travaillé sans cesse depuis 1998 pour faire connaître cette matière que j’ai créé afin de mieux la développer et mieux la commercialiser. Aujourd’hui, je m’organise pour faire en sorte que cette matière soit pérenne et qu’elle puisse être utilisée par des clients tout en leur donnait le plaisir de la saisir, de se l’approprier. Avec ces matériaux, on fait donc des revêtements verticaux, pour les murs, les fenêtres ou encore pour cloisonner l’espace. Les applications sont nombreuses et lorsque que les clients viennent nous voir, très souvent ils nous demandent de travailler sur des couleurs spécifiques, des modèles spécifiques.

Tissus réalisés étant étudiante

Mon processus de travail et toute mon expérience se sont construits en deux temps. Au début, je travaillais essentiellement avec des fabrications artisanales, à la main et fabriquées en France. Ensuite, c’est le second temps, mon entreprise a industrialisé le processus de fabrication et, étape par étape, en rencontrant les bonnes personnes en travaillant énormément, nous avons atteint 10 employés dans l’entreprise. Nous sommes donc détenteurs de l’outil industriel, nous avons mis au point l’outil, la technique, et même une petite usine en France avec laquelle nous fabriquons nous-même ces matériaux. Pour résumé, nous sommes passés de la phase créative avec toutes les recherches et le travail fait main à des produits qui sont maintenant industrialisés avec un suivi qualitatif qui est assuré de bout à bout.

Au niveau du processus cela dépend bien souvent du cahier des charge mais globalement on pourrait dire que nous avons une palette, un peu comme celle d’un peintre. Cette palette est composée de fils avec lesquels nous allons travailler pour créer des effets esthétiques en fonction de ce qui est recherché par le client. Comme autre outil j’ai également un logiciel de simulation qui va me permettre de dessiner avec les références couleurs de ma palette. Cela accompagne aussi les échanges avec le client et l’équipe commerciale de l’entreprise afin de cadrer notre travail. Enfin, je travaille avec un spectrophotomètre et une base de données qui nous est spécialement dédiée et dans laquelle il y a l’intégralité des produits de l’entreprise. Autrement dit ce sont les échantillons plébiscités par les clients, les couleurs choisies, les meilleures projets par tranche ou par catégorie de produit, ou encore par année, etc.

J’ajouterais qu’entre le concret et l’abstrait naissent des formes esthétiques qui se transcrivent sur le métal tissé que nous fabriquons. Ce que nos clients viennent chercher c’est avant tout une matière exceptionnelle pour créer des espaces exceptionnels. Ces clients viennent surtout du domaine du luxe, des boutiques très haut-de-gamme, de grandes marques mais aussi des Palaces, des restaurants et, un peu plus rarement, du résidentiel. Pendant longtemps, j’ai aussi travaillé pour faire connaitre cette matière en réalisant des expositions, je me rendais dans des vernissages ou des salons, je contactais des journalistes en leur envoyant des échantillons. Petit à petit, j’ai commencé à intéresser certains fabricants et clients, qui m’ont sollicité par la suite. Et petit à petit, les clients du domaine du luxe se sont reconnus dans cette matière, dans cette qualité, autant parce qu’ils y retrouvaient leurs valeurs mais aussi une certaine sorte d’esthétique, un peu japonisante, très sobre, très précise, une clarté, une luminosité. C’est par la suite qu’ils m’ont demandé de développer de nouvelles couleurs et des motifs spécifiques, pour leur marque.

À quoi ressemble une journée-type pour vous ?

Je construis plutôt mon travail chaque semaine. Nous avons une réunion importante le lundi matin avec toute l’équipe où l’on discute de ce qu’on va faire pendant la semaine, quelles sont les urgences, quels sont les objectifs. Nous sommes trois dirigeants, chacun possède sa propre particularité dans l’entreprise et nous avons aussi tous les trois des échanges chaque jour où l’on discute sur les actions précises à mener. De mon côté, je reste parfois à Paris pour travailler sur des développements marketing, ou alors je pars rendre visite à l’unité de fabrication qui se trouve en Mayenne, près de la Bretagne. En revanche je n’ai plus besoin de rentrer en contact direct avec le client. Nous avons une équipe commerciale de quatre personnes qui s’en occupe vraiment bien.

Quel a été le projet qui vous a marqué plus que les autres ?

Le plus grand projet pour moi a été celui de l’industrialisation. C’est celui qui se démarque dans ma vie professionnelle car il a nécessité beaucoup de ressources humaines, beaucoup de détermination aussi. C’est aussi celui qui a changé complètement la phase de cette activité car nous sommes passés d’une tout petite activité d’atelier avec des productions extraordinaires mais totalement isolées et avec très peu de projets par an, à quelque chose qui est devenue une capacité de production plus importante, avec un produit qui se vend mieux parce qu’il est moins cher et qui garde les valeurs de qualité de fabrication. Ce projet a duré deux ans et en 2009-2010 nous avons industrialisé et il a donc il fallu trouver le bon partenaire, trouver des subventions, trouver des gens avec qui travailler sur le sourcing de matières premières.

L’usine de Sophie Mallebranche

Après, il y a les projets que nous sommes en train de traiter avec les clients parce que c’est toujours magique d’être sur des nouveaux challenges. Les projets sont assez diverses et même si l’on pourrait les segmenter en grandes catégories, chaque projet reste différent. Nous transformons la matière en fonction de l’application qui va être réalisée et l’on peut aider les clients à le mettre en oeuvre. Par exemple, s’il s’agit de faire du revêtement mural pour une boutique, nous allons tisser le métal et nous allons ensuite le mettre sur un substrat qui va permettre de le coller, de le découper, de l’agrafer. Cela va permettre aux personnes qui appliquent ces matériaux de le faire beaucoup plus facilement. Il y a donc tout un tas de préparatifs dont il faut tenir compte. Il faut aussi « éduquer » les clients car il s’agit d’un matériau qui n’existe pas ailleurs. Il faut leur expliquer comment cela fonctionne, à quoi cela ressemble, à quoi cela ne ressemble pas, comment on met met en oeuvre ce processus de travail, etc. C’est pour cela que nous tenons beaucoup à montrer le projets qui ont été réalisé car cela illustre parfaitement ce que l’on peut en faire. Moi même, quand j’ai créé certains matériaux, je ne savais pas ce qu’on pourrait en faire. C’est finalement les clients qui ont eux même révélé certains usages.

Revêtement mural pour le parfum J’adore de Christian Dior

« Contemplation » à Tokyo

Combien de temps prend un projet type, de la phase conception jusque à la réalisation finale ?

C’est assez variable, et dépend de l’ampleur du projet. Cela dépend aussi du projet, s’il est privé ou institutionnel par exemple. C’est beaucoup plus long dans le publique même si cela reste souvent très monumental. D’un autre côté, nous avons des projets qui se réalisent en quelques mois parce que les déploiements de nos clients sont très rapides. À partir du moment où ils ont sélectionné leur modèle, l’échantillon et jusqu’au moment de l’implantation dans l’espace final cela peut parfois prendre trois ou quatre ans, en fonction des sujets. Actuellement, nous sommes sur un projet pour la Mairie de Paris et cela fait quatre ans. Enfin, je dirais que le temps moyen est entre un an et un an et demi… Il faut savoir être patient.

Dans votre métier qu’est ce qui vous inquiète au quotidien ou pour l’avenir de la profession ?

Ce qui m’inquiète c’est que nous manquons parfois d’un peu « d’ouverture » à l’école sur l’enseignement de la méthodologie de recherches et sur ce à quoi elle peut mener. Je me base sur mon expérience : on ne m’a jamais appris qu’il fallait voir les choses différemment de la façon dont elles sont enseignées. A l’école, nous apprenons des techniques classiques, nous apprenons à penser d’une certaine manière avec des méthodologies de projets, mais jamais « Think outside the box ». Et parfois, c’est vraiment nécessaire car l’innovation arrive seulement au moment où l’on s’est posé des problématiques qui dépassaient le cadre habituel; En cela, j’ai le sentiment que l’on ne retrouve pas cette façon de penser à l’école, que nous sommes un peut trop classiques dans notre enseignement. Cela m’inquiète. En ce qui concerne mon activité, je ne suis pas réellement inquiète, cependant je me pose souvent la questions : « what’s next?» , qu’est ce que je vais faire maintenant ? qu’est-ce que nous pourrions inventer demain au sein de cette société qui aurait des valeurs proches du premier produit mais en étant innovant ? Je ne sais pas encore comment faire… Et comme pour l’école, je me demande comment sort-on du procédé sans trop s’en éloigner… Et avec pour but de créer quelque chose de nouveau et qui corresponde encore au « fond » de ce qu’on veut faire.

Enfin, pour conclure, quelle serait la prochaine designeuse que nous pourrions interviewer ?

Au premier abord, j’ai pensé a Andrée Putman, brillante architecte d’intérieure mais qui est malheureusement décédée. Il y a cependant Elodie Poidatz, très intéressante, elle fait plutôt du design industrielle, rien à voir avec Brabant. Brabant c’est plus un travail d’artiste et d’artisanat hyper-pointue et super beau. Sinon, il y a une autre créatrice qui utilise de nouvelles technologies dans les tissus, son nom est Florence Bost. Voila, ce sont toutes des femmes passionnantes et donc… à rencontrer !

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